Eaux minérales oubliées de Rhône-Alpes (2ième partie)

Publié le par Julien Gonzalez

EAUX MINERALES OUBLIEES DE RHONE-ALPES
(2ième partie : Ardèche, Savoie, Drôme, Ain, Isère)



CONDILLAC (Drôme)

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L'histoire des eaux minérales de Condillac racontée par M. Jean Durand

    Du temps où le village de la Coucourde s'appelait Lachamp, à une lieue de la vallée du Rhône, vers l'est, les pélerins venus de toute la région se rendaient à l'église assister à la consécration par Monseigneur l'évêque de Valence, d'une chapelle dédiée à Saint-Régis.
    C'était très exactement le 16 juin 1845.
  Arrivées au pied du mont Givode, des femmes pieuses mais fatiguées par le trajet s'arrêtèrent pour reprendre souffle au bord de la Lène. Cherchant à satisfaire leur soif, elles allaient prendre de l'eau dans le creux de leurs mains lorsque, sur la berge desséchée elles aperçurent un filet d'eau qui coulait et que nul n'avait jamais vu.
   L'une des femmes en avala quelques gorgées et fut frappée par la saveur spéciale du breuvage.
    La nouvelle se répandit très vite. Et l'on vint de partout se désaltérer à la source qui semblait très bénéfique pour apaiser les maux intestinaux.
    On ne put faire moins que de la baptiser Saint-Régis car il ne faisait aucun doute que le bon saint avait voulu manifester sa reconnaissance en faisant jaillir l'eau de la terre, le jour même où on lui dédiait une chapelle.
    La réputation de l'eau miraculeuse parvint jusqu'aux oreilles d'un certain Mathieu, devenu en politique Mathieu de la Drôme. Il fit analyser l'eau qui s'avéra alcaline, carbonatée, calcique, naturellement gazeuse. Bref, tous les ingrédients susceptibles de faciliter les digestions difficiles, guérir les embarras gastriques, les névroses, ictères, hépatites, coliques néphrétiques et même les maladies des organes sexuels.
    Non seulement l'eau de la source était fort agréable à boire, mais, en plus, mélangée au vin, elle lui donnait une saveur particulière.
    Homme avisé, Mathieu de la Drôme acheta la source pour la somme de mille huit cents francs (des francs or, bien sûr), obtint qu'elle fût autorisée d'exploitation par décret du 1er mai 1852. Elle sera reconnue d'utilité publique le 18 novembre 1868, trois ans après la mort de celui qui l'avait commercialement lancée.
    Certes, bien qu'ayant acheté la source en 1846, Mathieu de la Drôme mit un certain temps avant de l'exploiter, ses activités politiques puis son exil à Chambéry ne lui laissant guère de loisirs.
     Il laissa la source inexploitée pendant plusieurs années.
    Il fallut attendre le 6 avril 1852 pour que le rapport de Monsieur Ossian Henry fût adopté par l'Académie de Médecine, ce qui, ainsi que je l'ai indiqué, permit la signature de l'arrêté ministériel d'autorisation d'exploitation le 1er mai suivant.
  Deux ans furent encore nécessaires avant que des installations indispensables permissent l'exploitation.
    Un événement allait assurer la renommée de la source de Saint-Régis débaptisée pour devenir plus laïquement Anastasie.
    Sévissait une épidemie de choléra qui faisait des ravages. Tous les moyens étaient bons pour enrayer la progression du mal. C'est alors que le docteur Bonnet, de Valence, eut l'idée d'utiliser les eaux de Condillac. Le résultat fut excellent. Le lancement était assuré.
    En 1862, on tirait déjà de la source cent quatre vingt mille bouteilles par an.
  En dehors d'Anastasie, quatre autres sources avaient été répertoriées (dont Lise, disparue en 1902) et constituaient pour l'avenir des réserves possibles.
  Après la mort de Mathieu de la Drôme en 1865, les eaux de Condillac furent successivement exploitées par MM. Legards et Cie, Dupuy, Guillot, Faure, etc...
    Sous le nom de "Anastasie reine des Eaux de table", la production atteignit huit cent mille bouteilles par an, dont cinq cent mille en France et trois cent mille à l'exportation. La seule île de la Réunion en consommait trente mille.
    De deux mille quatre cent litres par jour le débit fut rapidement porté à trois mille cinq cent. Les expéditions se faisaient par chemin de fer, ce qui valut une grande activité à la nouvelle gare de La Coucourde sur la ligne du P.L.M.
   Les eaux de Condillac désormais célèbres obtinrent des médailles d'or à Paris, Bordeaux et Nice.
    Une anecdote : pendant la campagne marocaine du Rif, en 1925-26, toute la production de Condillac fut réquisitionnée pour permettre aux soldats de lutter contre la dysenterie.
    La prospérité dura jusqu'à la dernière guerre.
  Après les années 50, plusieurs gérants se succédèrent. Mais Condillac ne retrouva jamais sa prospérité passée.
    Abandonnée pendant quelques années, l'affaire fut reprise en 1968 par Monsieur Garcia qui modernisa le matériel, avec notamment une mécanisation de la mise en bouteille qui réduisait les coûts de main d'oeuvre.
   La société "Sud-Est-Boissons" prit la suite avec pour gérant Albert Kreissig. Des forages furent entrepris pour trouver une nouvelle source d'alimentation. A quinze mètres de profondeur on fit jaillir une eau impeccablement gazeuse dont le débit était de six cents litres heure, soit quatorze mille quatre cents litres par jour.
  Une analyse effectuée par l'Ecole des ingénieurs d'alimentation (ex-Ecole des Brasseries de Nancy) révéla que la nouvelle source avait les mêmes qualités que son ancêtre Anastasie.
    On n'attendait plus que le feu vert du ministère pour mettre en place un matériel moderne.
    Mais, par suite de problèmes de gestion, l'affaire n'alla pas plus loin et "Anastasie reine des eaux de table" n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir qui subsiste à travers quelques vieux flacons ou étiquettes précieusement conservés par le maire de la commune M. Loubet.
    Tout n'est peut-être pas perdu. A une époque d'eaux polluées et de surconsommation d'eaux minérales, Condillac aurait une place à prendre. Le débit des sources, la proximité des grandes voies de communication, devraient faciliter un redémarrage de l'affaire.
    Quel entrepreneur dynamique osera se jeter à l'eau pour que la chère Anastasie ne dorme pas un siècle comme la Belle au Bois dormant ? A défaut d'un prince charmant, un roi de la finance serait le bienvenu...
   


SAINT-GEORGES-LES-BAINS (Ardêche)

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PONT-DE-BARRET (Drôme)

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CHORANCHE-LES-BAINS (Isère)

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  DAGNEUX (Ain)






FARETTE, près d'ALBERVILLE (Savoie)

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AUREL (Drôme)

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BATIMENT-2.JPGLe bâtiment abritant la source minérale d'Aurel dans son état actuel

EMBOUTEILLAGE-2.JPGLe captage de la source minérale d'Aurel


Richesse minérale du Diois, la source d’Aurel est dotée d’un long passé, souvent jalonné de témoignages précis.

DES DEBUTS QUI SE PERDENT DANS LA NUIT DES TEMPS

Malgré les tuiles romaines trouvées à proximité, on manque de preuves matérielles pour une exploitation dès l’Antiquité que l’Histoire de Saillans d’André Mailhet suggère en parlant de "travaux de captages exécutés par les Romains", ces grands amateurs d’eaux minéralisées.
Cependant, le nom de Bourdouyre rappelle la racine celtique BORV qui indique clairement
une source qui bouillonne : donc, il y a plus de 2 millénaires, les Gaulois avaient déjà remarqué les bienfaits de ces eaux.
Au Moyen Age, les moines du prieuré clunisien d’Aurel usèrent de cette source pour "soigner leurs maladies de peau".
Au XVII° siècle, des "dames de qualité" de Crest et de Die vinrent y prendre les eaux tandis que l’historien dauphinois Nicolas Chorier leur attribue "une vertu spécifique contre les fièvres tierces". Plus précisément encore au milieu de ce siècle, des textes indiquent que le seigneur d’Espenel, un village voisin, "prenait les eaux" à Aurel.
Enfin, en 1783, Jean-François Nicolas – un châtillonnais devenu Médecin des épidémies du Dauphiné – fut chargé par l’Intendant d’une enquête sur les sources minérales de la province. Il décrit ainsi celle d’Aurel : "…ravin d’où l’on voit sourdre d’un sol noirâtre [marnes] une eau à la surface de laquelle une infinité de bulles paraissent et disparaissent en un instant … les eaux d’Aurel mériteraient d’être plus connues et fréquentées".
C’est bien la source bouillonnante indiquée par la racine celtique de son nom.

UNE EXPLOITATION INDUSTRIELLE AU XIX° SIECLE …

Deux livres parus en 1835 montrent l’intérêt de ces eaux et une exploitation qui a pris de l’envergure. Nicolas Delacroix dans sa précieuse Statistique du département de la Drôme ne tarit pas d’éloges : "…apéritives, désobstruantes, purgatives, salutaires pour … les fièvres tierces, les maladies du foie et de la rate et les tempéramens bilieux ; elles attirent annuellement, vers le mois d’août, une affluence considérable".
Scipion Gras, le plus ancien géologue drômois, fait le même constat : "La source d’Aurel jouit à un haut degré de toutes les vertus attribuées aux eaux de cette espèce" et il déplore, comme l’avait fait auparavant Jean-François Nicolas, l’absence d’un "établissement pour loger les malades ; il faudrait aussi jeter un pont sur la Drôme pour ouvrir une communication avec la grande route de Die à Valence".
Il restait alors à passer à l’exploitation rationnelle avec un captage dans les règles et un bâtiment pour la mise en bouteilles et l’accueil des curistes.
Après un premier projet sans suite (1854-1855), l’arrêté ministériel du 29 avril 1859 autorise le sieur Chipron négociant à Saillans "à exploiter pour l’usage médical et à livrer au public … l’eau de la source minérale de Bourdouyre".
Des statistiques conservées pour les années 1860 et 1970 montrent un bénéfice maximal de 1868 à 1872 au moment où la vente des bouteilles culminait : 22 000 par an en 1869 et 1870 (10 à 15 000 par an dans la décennie 1870).
Postérieurement, un rapport officiel de 1886 constatait qu’il n’y avait pas de curistes mais que la source était toujours exploitée pour "l’exportation des eaux comme eaux de table" vers Marseille, Lyon, Valence, Crest, Die,…
Autre preuve de ce succès : en 1877, un voisin détourna "légalement" la source à son profit. L’avis négatif de l’Ingénieur en chef des Mines au sujet de sa demande d’exploitation pour des motifs de "moralité publique" et captage insuffisant ne semble pas avoir été suivi, vu que le premier exploitant n’avait pas demandé une déclaration d’intérêt public.

… QUI A PERDURE AU XX° SIECLE

Les richesses minérales du Diois (métaux, eaux minéralisées) ont toujours été exploitées sur un court laps de temps à cause de la concurrence des sites mieux placés : la source minérale du Miral à Poyols, par exemple, n’a pas dépassé la décennie (1863-1872).
La source d’Aurel fait exception puisque elle a presque atteint un siècle : de 1860 à 1956, année où la famille Geny, qui a pu produire jusqu'à 120 000 bouteilles par an, arrêta son exploitation.
Un demi siècle plus tard, la vénérable Bourdouyre forte de son passé doublement millénairene demande qu’à retrouver son lustre d’antan.

Jean-Claude Daumas - Historien


DESAIGNES (Ardêche)

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JAUJAC (Ardêche)

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CHANEAC (Ardèche)



REYRIEUX (Ain)



BONDONNEAU (Drôme)


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